Dans quelques jours, Virginie et moi partirons pour le Maroc. Voilà deux mois que je redouble de travail pour boucler mes affaires et pouvoir partir l'esprit tranquille. Nous sommes en novembre, les longues nuits d'hiver sont là, propices au sommeil et aux rêves. Voila des années que mes rêves tournent autour de la piscine. Il m'arrive fréquement de trouver dans des endroits inconnus des réalisations oubliées comme des enfants abandonnés et à chaque fois la même engoisse de les trouver dans un état de delabrement avancé. Pour la première fois depuis longtemps, cette nuit là, mes rêves me transportent dans un endroit sans eau. Je suis dans le désert, sous une tente brune, assis à même le sable, en face d'un vieil homme à la peau tannée par le soleil. Je l'écoute...A mon réveil l' image de son visage reste claire dans mon esprit, mais je n'ai aucun souvenir de ce que cet homme m'a dit, seul reste en moi le vague sentiment de m'être engagé à faire quelque chose.
Le lendemain Virginie reçoit des nouvelles d'une amie Italienne qu'elle n'a pas vu depuis plusieurs années. Elle l'invite à son mariage au début du mois de janvier, dans le désert marocain au fond de la vallée du drâa. Elle se marie avec un Berbère qui gère dans le désert un campement nomade pour touristes près de Mhamid, dernier village de la Vallée du Drâa. Durant les 27 heures de bus qui nous conduisent d'Agen à Tanger, j'ai le temps de lire le guide du routard et plus particulièrement les pages consacrées à la Vallée du Drâa, à son chapelet d'Oasis au bords du fleuve, au lac asséché d'Iriki près des dunes Chegaga.
Le mariage étant prévu dans plusieurs semaines, nous décidons de voyager un peu dans le pays. De chambres inconfortables en bus délabrés, nous découvrons le Maroc, Fès, Agadir, Tafraoute, Taroudannt, Marakech, Ouarzazate, Zagora puis enfin Tagoonite où nous attendent Sylvia et Lassen. Nous arrivons au petit matin. Sylvia et Lassen nous acceuillent à la descente du bus. Le temps de boire un thé, de faire quelques courses et nous reprenons la route à bord du Land Rover de Lassen en direction du campement. Au km 18, juste après le col du Djbel Bani, nous quitons la route pour nous enfoncer sur la droite dans un désert de cailloux et de sable. Après 20 minutes de piste chaoteuse, nous arrivons au campement de Lassen et sylvia où se dressent quatres tentes berbères et une cabane de bois et de canisses au bord d'un petit champ de dunes. Il a plu un peu il y a quelques jours et des jeunes pousses tendres commencent à sortir du sable. C'est dans le calme le plus absolu que nous passons les deux semaines qui nous séparent du jour du mariage, jusqu'à l'arrivée d'une cohorte d'Italien tout frais sortis de l'avion, venus eux aussi célebrer le mariage. La fête est très belle fête; sous les étoiles , musiques, danses et chevreaux sacrifiés viennent sceller le lien sacré Italo-Berbère. De mon côté, entre Italiens et Berbères, mes échanges se trouvent fortement limités par la barrière de la langue. Aussi, l'arrivée d'une Française le soir de la fète me permet d'établir enfin une communication verbale digne de ce nom. Cette Française est là par hasard. Elle est l'amie d'un ami de Lassen. Elle est également dans le coin depuis plusieurs jours. Au cours de notre conversation, elle me parle d'une personne, Lassen, gérant d'un camping à Zagora, qui lui a dit avoir le projet de faire construire une piscine. Le lendemain, lorsque j'embarque en compagnie de quelques Italiens à bord d'un des deux Land Rover en partance pour un trekk dans le Haut Atlas , j'ai l'adresse de Lassen Picsa dans la poche.
Si les montagnes du haut Atlas sont hautes, elles sont également très froides. Au troisième jour de notre voyage, sur les hauteurs d'un versant, notre piste passe à proximité d'un petit campement où une tente déchirée vient fermer ce qui semble être l'entrée d'une grotte. A l'arivée de nos deux 4X4, des femmes et des enfants sortent de leur abris de fortune et s'avancent vers les véhicules en criant et en gesticulant. Nous ne tardons pas à comprendre que ces personnes sont dans le dénument, qu'elles ont froid et probablement faim. Nous ne pouvons pourtant rien faire d'autre que repartir, délestés de quelques biscuits et fruits secs achetés le matin au souk.
Après deux heures de piste sans bavardage, lorsque nous nous arrétons à Agoulzi à l'hotel le Chateau des roses, dans la vallée du même nom, je suis encore sous le choc de cette rencontre. Le pompeux et glacial hotel d'Agoulzi est vide. Les touristes sont peu nombreux en ce mois de Janvier. Rapidement on s'organise pour nous recevoir, des braises ardentes sont amenées au centre de la pièce pour préparer le thé à la menthe. Les braises et le Thé réchauffent un peu l'ambiance. Les Italiens recommencent peu à peu à bavarder entre eux et les Berbères du désert conversent avec les Berbères de la montagne, en Berbère. Quant à moi, j'écoute. Le thé bu et le repas servi, les joins ne tardent pas à s'allumer, détendant un peu plus l'ambiance. Fort heuseusement pour moi, les Berbères sont plus doués que moi pour les langues. En discutant avec eux, j'apprends que dans ces montagnes du maroc, comme dans le désert où je viens de passer ces derniers jours, vivent encore des nomades. Malgrès le manque d'eau de plus en plus sévère, la plupart d'entre eux parviennent à vivre avec leurs troupeaux de chèvres et de moutons. Ceux que nous avons rencontré aujourd'hui sont probablement des nomades sans troupeau, travaillant comme bergers pour ceux qui en possèdent, d'où leur extrème dénument. Ahmed, le responsable de l'hotel me dit que sa famille possède une petite oasis dans la montagne, à proximité de laquelle vivent des familles nomades, venant y abreuver leur animaux. Le lendemain matin, alors que les deux land rover repartent du Château des Roses, Ahmed selle sa jeune mule et nous partons ensemble vers la source sacrée d'Imidr. L'oasis d'imidr est isolée sur un grand plateau désertique. Elle doit son existance à une source qui j'aillit d'un rocher. Un bassin de rétention, construit en aval du petit ruisseau auquel la source donne naissance, accumule l'eau durant les nuits pour irriguer au matin les parcelles de terres arables en contrebas. A proximité des ruines de terre de la maison du grand Père d'Ahmed, sorties du sol d'argile, se dressent six maisons appartenant aux six fils du patriarche disparu. Seule une des six maisons reste habitée, les cinq autres n'ouvrant leur porte qu'une fois par semaine lors du tour d'irrigation de leur propriétaire. Seul Hussein, probablement incapable de se séparer de la terre qui l'a vu naître, a choisi de rester à Imidr et d'y vivre avec sa Femme et leurs enfants, malgrè le grand isolement du lieu et l'absence d'école pour ses fils. Les autres propriétaires des terres de l'Oasis vivent à Kelhaa M'Gouna ou dans les villages environnant, ne vennant à l'oasis que pour cultiver leur précieux lopin de Terre. Au bas de l'oasis, en contrebas des parcelles cultivées, un miroir d'eau scintille au fond du lit d'un Oued asséché. C'est là que les animaux d'Hussein viennent partager l'eau avec les troupeaux des nomades installés dans les grottes environnentes...
Après deux jours à Imidr en compagnie d'Ahmed, le temps est venu de rejoindre Virginie, restée au campement de Lamraire. Taxi collectif à Kelha M'Gouna puis bus à Ouarzazatte, j'arrive à la tombée du jour à Zagora où je rencontre la personne dont le nom est dans ma poche depuis mon départ de Lamraire quelques jours plus tôt. Lassen Picsa tient un camping dans une palmeraie à la sortie de Zagora. En dehors d'un couple d'allemands confortablement installés dans leur camping car, le lieu est vide. Lassen me propose une tente bèrbère pour la nuit et m'invite à diner. Au cour du repas, nous parlons rapidement de son projet de piscine puis reportons le sujet à la lumière du lendemain. Je lui fais ensuite part de la rencontre dans l'Atlas au bord de la piste et des rencontres qui en ont découlées. Il commence alors à me parler de la vallée du Drâa et de sa lente agonie depuis que l'eau ne s'écoule plus naturellement dans le lit du Drâa. Il est fils d'une famille nomade sédentarisée depuis peu. Il me parle du lac d'Iriki aux abords duquel vivait sa famille, grand lac au milieu du désert, près des dunes de Chégaga, asséché en permanence depuis la construction du barrage de Ouarzazatte. Il me parle ensuite du projet d'école pour les enfants de familles nomades vivant encore dans le désert. Cette école nomade, financée par une association italienne suit depuis plusieurs mois des familles nomades lors de leurs déplacements dans le désert. Il doit justement s'y rendre le lendemain pour ramener chez lui le maître d'école pour la période de vacances scolaires qui débute. Il me propose de l'accompagner. Lamaire étant sur le chemin d'Iriki, nous passons chercher Virginie peu avant le couché du soleil et roulons environ trois heures hors piste avant que le 4X4 éclaire la tente de l'école et s'arrête près de l'abris de Mohamed, le maître d'école, visiblement très heureux de voir arriver ses amis. Au cours de cette soirée inoubliable, en plein désert, sous un ciel particulièrement clair et étoilé, le souvenir du visage du vieil homme du désert, la peau tannée par le soleil, me revint à l'Esprit. Plusieurs mois plus tard je commençais mon voyage des sommets du Haut Atlas aux sables du Sahara, sur le Chemin de l'Eau.